Israëli et Saadja Gaon


Israëli et Saadja Gaon
Israëli et Saadja Gaon
    Au temps d’Al Kindî et d’Al Farâbi, l’œuvre d’Israëli (845-940) et celle de Saadja Gaon (882-942), qui, tous deux, écrivent en arabe, montrent une véritable renaissance de la philosophie chez les Juifs d’Égypte et d’Asie Mineure : c’est l’époque où la Kabbale recule devant la philosophie rationnelle, « période classique » qui, comme la philosophie arabe, durera à peu près jusqu’au XIIe siècle, après quoi la Kabbale tend à redevenir l’élément unique de la pensée juive. Dans cette période, on paraît oublier les rêveries du Jezira sur les combinaisons de lettres d’où est issue la création ; comme chez les Arabes, mais indépendamment d’eux, on lit et on commente Aristote. Le monothéisme et l’hellénisme créèrent certainement, au cours du Xe siècle à Bagdad, un terrain commun de discussion entre mahométans, chrétiens et juifs, et l’on y voyait des sortes de conférences philosophiques, où participaient même des athées.
    Isaac ben Salomon Israëli a été surtout un compilateur ; médecin, il a écrit sur les éléments un livre où il utilise surtout Galien et Hippocrate ; logicien, il a rassemblé dans son Livre des Définitions bien des formules, qui devaient être plus tard utilisées par la scolastique latine ; conformément à l’esprit du temps, il essaye de concilier les définitions divergentes que Platon et Aristote donnent de l’âme ; l’âme est-elle une substance unie à un corps, comme le veut Platon, ou une substance qui complète le corps dont elle est l’acte, comme veut Aristote ? Ces deux définitions s’appliquent à deux moments de l’existence de l’âme, la première à celui où elle est mise en rapport avec le corps (par exemple la sphère céleste) dont le mouvement commence ; la seconde concerne le résultat de l’action de l’âme ; mais il ajoute que c’est là une distinction pour la pensée, puisqu’il n’y a pas de moment où l’âme soit entrée dans la sphère précédemment immobile. Israëli connaît aussi la théorie aristotélicienne de la connaissance intellectuelle ; la distinction entre l’intelligence toujours en acte, auprès de laquelle les formes sont toujours présentes, l’intelligence en puissance, et l’intelligence qui passe de la puissance à l’acte. Comme métaphysicien, il a cette conception d’une hiérarchie des formes métaphysiques découlant l’une de l’autre, qui est celle de ses contemporains arabes et que l’on trouve dans le Livre des Causes : l’intelligence, l’âme raisonnable qui est à l’horizon de l’intelligence et qui est issue de son ombre, et, au-dessous, l’âme animale, puis l’âme végétative.
    Il semble qu’il y ait eu, vers cette époque, dans les milieux juifs de Mésopotamie, deux formes de rationalisme assez différentes, toutes deux d’ailleurs se rattachant au Livre. Dès le VIIIe siècle, les Karaïtes (ou Scripturaires), dont l’origine est à Babylone, rejettent non moins l’autorité des commentaires du Talmud que les croyances de la Kabbale ; ils se proposent de revenir purement et simplement à l’Écriture, en en tirant par la dialectique tout ce qui peut en être tiré. De même que beaucoup de Musulmans soutenaient que le Coran, comme parole de Dieu, était incréé, bien des Juifs croyaient aussi à l’éternité de la Thora ; contre cet attentat à l’unité et la simplicité de Dieu, les Karaïtes protestent comme les Motazilites dans l’Islam. D’autre part, partisans de l’interprétation littérale et hostiles à l’allégorisme, certains d’entre eux, comme le juif persan Nahawendi (vers 830), expliquent les anthropomorphismes de la Bible, en admettant qu’ils s’appliquent à un archange Logos que Dieu a créé et qui a, à son tour, créé l’univers, envoyé des prophètes et donné des lois ; ils insistent en revanche sur la simplicité de Dieu en déclarant que ses attributs sont identiques à son être.
    Le rationalisme de Saadja Gaon, né en Égypte et chef de l’école juive à Babylone en 892, est aussi différent de celui des Karaïtes que le rationalisme des philosophes musulmans l’est de celui des Motazilites. Le rabbin Saadja est certes, autant que les Karaïtes, attaché à l’Écriture, qu’il n’a pas d’autre objet que d’interpréter : mais, tandis que les Karaïtes l’interprètent par elle-même en tirant logiquement les conséquences de ce qu’ils y voient écrit, Saadja demande, en outre, à la philosophie grecque des preuves des grandes affirmations de la religion. On ne peut du tout se fonder sur la spéculation seule ; seule et sans la foi, elle peut conduire à l’erreur ; mais elle peut en revanche vérifier les données de la prophétie et réfuter les objections contre la religion ; seule, elle permet, dans la discussion, d’éviter le cercle vicieux qui consiste à supposer ou à attendre la foi chez l’adversaire à convaincre. On peut, par exemple, prouver par la raison la création ex nihilo : une preuve est empruntée à la physique d’Aristote : d’après elle, tout corps limité n’a qu’une force finie et ne peut, par conséquent, durer un temps infini ; or le monde est un corps fini ; une autre, à l’adage aristotélicien qu’il est impossible de parcourir l’infini : puisque, en effet, on ne peut remonter l’infini dans le temps a parte ante à partir du présent, cet infini n’a pu être descendu ; par ces arguments, on peut réfuter les thèses hostiles à la création, parmi lesquelles Saadja cite, avec trois doctrines grecques (le démiurge du Timée composant le monde avec des triangles, le Dieu stoïcien tirant le monde de sa propre substance, le monde né d’une rencontre fortuite d’éléments), la théorie des deux principes du manichéisme ; on peut également venir à bout des sceptiques qui affirment à la fois le pour et le contre.
    Ainsi, dans l’intention de Saadja, la raison est employée comme machine de guerre en faveur de la religion. Il applique une méthode analogue aux préceptes de la loi ; il y a des préceptes qui s’imposent en dehors de toute révélation ; « la raison exige que des lois nous soient données par Dieu..., que le créateur ordonne à ses créatures de le servir », tandis que les préceptes révélés, indifférents en soi, ne deviennent lois que par la volonté de Dieu.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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